samedi 14 octobre 2017

Shortlist du Man Booker Prize 2017... en retard et 9ème blog-anniversaire

Et oui, comme pour tout cette année, je suis en retard même pour mon rendez-vous avec le Man Booker Prize. Pire, j'ai même zappé la Longlist. Il fallait donc bien que je me rattrape, même avec un mois de retard, avec cette shortlist que je vous sers en apéritif à l'annonce du gagnant, qui aura lieu mardi prochain, le 17 octobre.

Les six romans encore en course cette année sont donc:

4321 de Paul Auster (USA): Le 3 mars 1947 naquit Archibald Isaac Ferguson. De ce point de départ, Paul Auster offre à son personnage 4 vies totalement différentes pour une traversée épique (presque 1000 pages selon les éditions) de la deuxième moitié du XXème siècle.

History of Wolves d'Emily Fridlund (USA): Linda est une adolescente de 14 ans, isolée et livrée à elle-même. Quand une nouvelle famille s'installe dans la région, elle est tout de suite attirée par cette image parfaite d'harmonie familiale et tente petit à petit de s'intégrer à leur cercle. Mais l'image si idyllique cache bien des secrets et les événements tragiques de cet été vont bouleverser sa vie entière.  

Publié en français en août 2017 par les ed. Gallmeister sous le titre Une Histoire des loups. 

Exit West de Mohsin Hamid (Pakistan): Une histoire d'amour et d'exil: un homme et une femme se rencontre dans une ville bientôt menacée par une guerre civile. La fuite et l'exil semblent être la seule option et c'est ensemble qu'ils se jettent sur les routes à la recherche d'une vie meilleure.


Elmet de Fiona Mozley (UK): Dans le sud du Yorkshire, le récit d'une famille qui vit à l'écart du monde mais subit de plein fouet la violence de la société contemporaine. Un premier roman décrit comme une fable pastorale et gothique. 

Lincoln in the Bardo de George Saunders (USA): Une nuit, une crypte, un corps, un homme. Nous sommes le 22 février 1862 et Abraham Lincoln pleure seule son fils qui est décédé deux jours plus tôt. Un roman choral, contrairement à ce que l'on pourrait penser, sur la mort, le deuil, la vie et la guerre. 

Autumn d'Ali Smith (UK): Une habituée puisque Ali Smith en est à sa 4ème sélection dans la shortlist du Booker... sans jamais avoir obtenu la consécration finale. Autumn est le premier roman d'une série nommée Seasonal qui offre une réflexion sur le temps qui passe et sur notre manière de l'appréhender. La rencontre entre Daniel, un centenaire et Elisabeth, une trentenaire pleine d'espoir, sert de fil rouge à ce roman s'inscrivant dans une ambiance post-vote Brexit. Winter, le deuxième tome est déjà prévu pour novembre 2017.



 
Une shortlist composée donc de trois femmes, trois hommes. De trois américains aussi, ce qui ne manque évidemment pas de faire des remous. Lincoln in the Bardo fait pour le moment la course en tête, ce qui n'est pas pour me déplaire vu qu'il s'agit du roman qui me tente tout particulièrement.

Et vous, un pronostic?


Petite parenthèse également pour un 9ème blog-anniversaire. Une année un peu tristounette pour cet espace vu le nombre riquiqui de billets. Ayant à présent plus ou moins aménagé notre nouvel appartement, j'ai bon espoir de pouvoir reprendre un rythme un peu plus raisonnable, histoire de partager les  pépites qui ont pris place dans leur nouvelle bibliothèque. Merci à ceux et celles qui n'ont pas encore jeté l'éponge et qui passent de temps en temps sur ces pages.

Le Top 10 des billets les plus lus cette année:
1. Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma (10)
3. Enfant 44 de Tom Rob Smith (3) 
4. L'Aventurière des Sables de Sarah Marquis (4)
6. L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante (-)
7. Wolf Hall - Le Conseiller d'Hilary Mantel (2)
8. Maus d'Art Spiegelman (1)
9. La Promesse de l'aube de Romain Gary (8)
10. Le Petit Grumeau illustré de Nathalie Jomard (6)

Ahmadou Kourouma reprend la première place de ce Top Ten et j'en conclus qu'il fait à nouveau partie du programme scolaire.
Deux petits nouveaux: Elena Ferrante, ce qui me rappelle d'ailleurs que je dois toujours vous parler du second volume de la série, lu en italien cet été (adoré); et mon billet désespoir sur Tolstoï, qui j'espère n'aura pas découragé trop de lecteurs.  
A bientôt!

vendredi 6 octobre 2017

RL 2017: La Nature des choses de Charlotte Wood

Pour ceux qui aiment: une version femme de Sa Majesté des mouches de William Golding

Verla et Yolanda sortent de leur torpeur après avoir été droguées et enlevées. Elles se retrouvent dans un endroit inconnu, vaseuses, effrayées, et habillées comme des paysannes du début du XXème siècle. Quand un homme surgit pour les emmener avec huit autres femmes et leur rase la tête, elles comprennent petit à petit qu'elles vont devoir endurer plusieurs mois d'horreur. Pour survivre, vaut-il mieux faire profil bas ou au contraire faire face et se battre? 

Roman australien récompensé à de multiples reprises dans son pays, La Nature des choses ne laissera personne indifférent. Loin des plages de surfeurs, Charlotte Wood nous emmène dans un bagne délabré au milieu du désert australien.

Avare en détails sur leur vie antérieure et laissant beaucoup de flous et de non-dits sur la fin de son livre, Charlotte Wood se concentre sur le séquestre de ces femmes. Il y a un côté bien sûr frustrant à ce procédé, mais j'ai pour ma part trouvé cela assez fort, comme une remise à zéro des compteurs de la vie. Qui que tu étais autrefois, que vas-tu faire et devenir maintenant face à cette situation? 

Avant ma lecture, j'imaginais La Nature des choses comme un roman féministe et c'est ainsi qu'il est souvent présenté. Pour être plus exacte, je pense qu'il est en fait plus un roman sur la condition féminine. Charlotte Wood décrit une société où les hommes se débarrassent des femmes gênantes une fois leurs abus commis. Les "héroïnes" de Wood sont stéréotypées et peu approfondies mais n'est-ce pas ainsi que nous les percevrions si nous lisions leur histoire dans la presse à scandale. Chercherions-nous vraiment à connaitre et comprendre la jeune maîtresse du politicien, la soldate abusée dans l'armée, la belle femme irrésistible et donc aguicheuse? De toutes façons, ne sont-elles pas un peu fautives de ce qui leur arrive? Charlotte Wood a-t-elle vraiment besoin de décrire ces personnages, alors qu'à la lecture plusieurs visages et situations réelles nous viennent à l'esprit, avec souvent un sort certes moins extrême mais probablement tout aussi violent?

Féministe oui, mais pas de manière aveugle. Imparfaite, les femmes de Wood sont parfois fortes, mais aussi futiles et des purs produits de notre société; proches de nous donc, universelles probablement et terriblement humaines. Comment aurais-je réagi dans la même situation? Aurais-je été un Hettie, une Verla une Joy ou une Yolanda? Encore des questionnements qui restent sans réponse...

Une lecture qui chamboule et interroge. J'y ai trouvé un peu de Golding, du Atwood aussi bien sûr, et un peu de Coetzee pour sa violence psychologique plus suggérée que décrite. Je précise d'ailleurs que malgré son thème glauque, le roman n'est pas vraiment gore, juste dérangeant. Il ne plaira sans aucun doute pas à tout le monde mais je vais pour ma part m'intéresser rapidement aux autres écrits de Ms. Wood. 

Dix femmes emprisonnées au milieu du désert australien. Dix femmes au crâne rasé, vêtues d’habits étranges. Trois geôliers, vicieux et imprévisibles, pour les surveiller. Un jour, la nourriture vient à manquer. Pour elles comme pour eux. Et les proies se changent en prédatrices.

Merci aux éditions JC Lattès / Le Masque et à Netgalley pour cette lecture coup de poing. 

WOOD Charlotte, La Nature des choses, ed. Le Masque, septembre 2017, 288 p., traduit de l'anglais (Australie) par Sabine porte
WOOD Charlotte, The Natural Way of Things, ed. Allen & Unwin, octobre 2015

vendredi 15 septembre 2017

RL 2017: Les pleureuses de Katie Kitamura

Rentrée Littéraire 2017

Que faire quand la mère de votre futur-ex mari vous appelle en s'inquiétant de la disparition de son fils. Faut-il lui avouer la séparation que son fils vous a demandé de garder secrète? Ou alors faire comme de rien et partir à la recherche de votre mari sur une île désertée du Péloponnèse?

C'est cette deuxième option que choisit la narratrice de Les pleureuses, troisième roman de la jeune auteure américaine Katie Kitamura. Les pleureuses nous emmène donc à la recherche de Christopher, auteur d'essais à succès, intelligent, séducteur et coureur de jupons. Leur relation a pris l'eau il y a plusieurs mois mais le secret qui entoure encore leur séparation pousse la narratrice à se conformer une fois encore au rôle de bonne épouse. 

Accueillie dans un hôtel déserté d'une île grecque dévastée par les incendies, la narratrice dont on ne connaitra pas le prénom, profite de ces quelques jours pour passer en revue sa relation avec Christopher et les raisons de son échec avec la lucidité permise par une séparation déjà murie. 

C'est ce dernier aspect qui m'a le plus plu dans le livre. Souvent, les romans qui traitent des séparations amoureuses sont très portés sur la tragédie et la surenchère émotionnelle. A contre-pied,  Katie Kitamura aborde le sujet avec recul, objectivité, et psychologie. On sent que la relation a dû être passionnelle et la rupture douloureuse, mais le temps a ici déjà fait en partie son labeur et laisse la place à une analyse relativement froide...bien que tortueuse.

Les pleureuses reste en effet un roman introspectif, lent et long monologue intérieur d'une narratrice perdue et indécise. Partant d'une disparition et d'une enquête, Les pleureuses n'est de loin pas un roman policier et les rebondissements de ces 300 pages se comptent sur les doigts d'un main. On sent l'influence "creative writing" de l'auteure, qui s'applique à certaines descriptions, à certains instants insignifiants du roman (je pense en particulier à une dispute interminable), en oubliant son intrigue et l'approfondissement de ses personnages. J'ai eu l'impression d'un récit "qui aime s'écouter" si vous voyez ce que je veux dire. Le décor d'un île grecque touristique, abandonnée à ses habitants une fois la saison terminée, et le sujet des pleureuses auraient également pu être mieux exploités.

Un récit intimiste sur la fin d'une relation amoureuse et l'analyse distanciée de ses causes et conséquences. Une approche originale pour un roman que j'ai malheureusement trouvé trop superficiel. 

« Christopher avait tous les droits de disparaître sans que je  le pourchasse. Mais partir si longtemps sans laisser de mot ?  N’y avait-il pas quelque chose d’étrange ? »

La narratrice est séparée de son mari, Christopher, depuis  six mois mais personne ne le sait. Quand sa belle-mère  l’appelle pour lui dire qu’il a disparu, elle accepte de partir à  sa recherche dans le Péloponnèse. Elle s’installe dans l’hôtel  où il a été vu pour la dernière fois, et les jours passent sans  que Christopher réapparaisse...
Dans cette campagne grecque ravagée par les incendies, la  jeune femme retrace l’histoire de leur relation et interroge  sa propre responsabilité dans l’échec de leur mariage.

Merci à NetGalley et aux éditions Stock de m'avoir permis de découvrir ce livre.

KITAMURA Katie, Les pleureuses, ed. Stock, août 2017, 304p., traduit de l'anglais (États-unis) par Denis Michelis
KITAMURA Katie, A Separation, ed. Riverhead Books, février 2017

dimanche 2 juillet 2017

La Frontière invisible de Kilian Jornet

Kilian Jornet: ce nom vous dira certainement quelque chose si vous vous intéressez un tant soit peu à la montagne ou à l'ultratrail. Par ici, sa renommée s'est principalement construite suite à ses multiples victoires de la course de montagne locale mais à la renommée mondiale de Sierre-Zinal (31km avec tout de même 2200m de montée et 800m de descente, je fatigue rien que d'y penser). Refusant toute catégorie, Kilian Jornet est un athlète de l'extrême polyvalent, aussi bien adepte de ski de montagne, que de records d'alpinisme, de course, de grimpe... un "ultra-terreste" comme certains le nomment, un mec qui ne tient pas en place en somme. Pour finir de placer le personnage, on pourra encore citer son record de l'aller-retour jusqu'au sommet du Cervin en 2h 52min 2s ou celui du GR20 en Corse (battu depuis par François d'Haene) de 32h 54min 2s. (alors que j'ai mis 5 jours pour en faire la moitié, la vie est parfois injuste) et tout dernièrement, pas une mais DEUX ascensions de l'Everest en 1 semaine.

Idole des uns, Kilian Jornet est toutefois aussi beaucoup critiqué, peut-être plus pour la philosophie dont il est l'ambassadeur involontaire que pour sa personne. Adepte des ascensions ultralégères et super rapides, coureur de record et adepte du risque, l'alpinisme de Kilian Jornet se heurte de plein fouet avec la tradition de montagne où une corde, c'est la vie. On admire donc ou on réprouve la prise de risque inconsciente, c'est selon. J'avoue me situer un peu entre ces deux positions mais le personnage m'intrigue sans conteste, d'où ma lecture de La Frontière invisible, deuxième livre de Kilian Jornet après Courir ou Mourir.

Premier point après cette longue introduction: une étrange préface nous indiquant que ce livre est un mélange de réalité et de fiction. J'ai trouvé ce point un peu déstabilisant: si je lis du Kilian Jornet, c'est pour vivre un petit bout de ses exploits réels, c'est pour comprendre son état d'esprit lors de ses courses. Satisfaite sur ce point dans la première partie qui relate un épisode réel tragique, j'ai ensuite tiqué  sur ce mélange de fiction et réalité  dans la deuxième partie, récit d'une expédition à la conquête du Gosainthan au Tibet en hiver. Il y a un côté un peu caricatural dans les personnages, et même si je ne serais pas étonnée de croiser un Alexandre ou un Thomas dans la vraie vie, l'avertissement de l'auteur en début de livre fait qu'on y croit simplement moins.

Cela mis à part, j'avoue avoir été agréablement surprise par l'écriture, fluide et parfois même belle. J'ai apprécié que Kilian Jornet se dévoile un peu, même à travers la fiction, et qu'il tente de nous exposer sa vision de la montagne, de la vie, de l'art, des rêves, nous offrant au passage de jolies citations, qui pourraient paraitre bateau mais qui sonnent vraies.

"Oui, être libre, c'est décider avec le coeur quelles sont nos propres chaînes et les accepter avec notre raison."

"Quand j'étais petit, je disais que je voulais mourir à 21 ans en réalisant la première descente à skis du sommet du K2 au Pakistan, le deuxième point le plus élevé de la planète avec ses 8611 mètres. Un tout petit peu moins haut que l'Everest (8848 mètres), mais assurément beaucoup plus difficile techniquement, il est le symbole absolu de l'impossible. Mais ni l'amour ni la douceur n'accompagnent une mort en montagne. La mort n'est que la mort."

La Fontière invisible offre une petite plongée intéressante dans les pensées de ce personnage intriguant et secret, aux capacités presque surhumaines, le rendant ainsi touchant et justement... plus humain. Le récit manque probablement un peu d'émotion et il y a un côté un peu artificiel, pas uniquement dû d'ailleurs au recours à la fiction; mais qui a envie de se livrer entièrement à des lecteurs inconnus?

Sans m'avoir fait changer d'avis sur son inconscience (la vie est-elle belle que quand on risque la mort, je n'y crois personnellement pas), sur le fait que pour moi, l'alpinisme reste une belle activité de groupe, où l'on n'a pas besoin d'avoir faim ou froid, La Frontière invisible m'a fait comprendre un peu mieux sa vision et ses motivations et m'a fait découvrir un Kilian Jornet auteur de fiction. Pourquoi pas un roman complet la prochaine fois plutôt que cette version hybride?

Après le succès international de son premier ouvrage " Courir ou Mourir ", Kilian Jornet a repris sa plume et propose " La frontière invisible ". Un livre où le prodige catalan expose sans ambages sa passion de la montagne, son attirance pour les sommets et pour les nouveaux défis les plus insensés : records d'ascension du Mont-Blanc, du Cervin, etc. A travers le récit parfois poignant de ses expéditions dans les plus grand massifs de la planète, l'athlète ibérique réalise aussi une véritable introspection sur sa personnalité, son besoin de solitude, la notion de risque et de mise en danger, et sur ses doutes liés à sa passion dévorante pour la montagne.
Jornet renoue ici avec un style étonnant où il mêle harmonieusement fiction et réalité, pour exprimer encore mieux la complexité de son personnage. Un ouvrage fort, intense, et riche en émotions, attendu par un public nombreux.

JORNET Kilian, La frontière invisible, ed. Arthaud Poche, janvier 2017, 241p., traduit du castillan par Patricia Jolly
JORNET Kilian, La Línea invisible, ed. Ara Libres SCCL, 2013

tous les livres sur Babelio.com

Et pour ceux qui veulent passer encore un moment avec Kilian, je vous invite à voir ce film très sympa sur sa tentative de traversée des 7 sommets du Romsdalen en Norvège en hiver.


vendredi 30 juin 2017

Pourquoi la blogosphère me manque...

Mes livres dans leurs nouveaux quartiers
Chers tous,
 
Si certains d'entre vous passent encore par ici, je tenais à m'excuser pour mon lent silence. Ces derniers mois ont été très chargés et l'énergie de bloguer me manque. Une grosse surcharge de travail (motivante, mais crevante), des gros travaux, un déménagement, un loulou qui grandit (ha ha, la lecture au parc de jeux, la bonne blague), des nouveaux projets annexes, et pour couronner le tout un vol (avec déclaration d'assurance, recherche de photos, de factures etc etc) et me voilà à bientôt 6 mois sans billet, sans parler de mes visites quasi inexistantes chez vous.

Vous me direz, "un temps pour tout", sauf que la semaine dernière, je cherchais un cadeau pour une amie en librairie et là, horreur, j'ai réalisé que:
(1) Je ne reconnaissais pas une seule des couvertures des dernières sorties littéraires;
(2) Je n'avais du coup aucune idée de quoi lui acheter;
(3) Je ne m'étais même pas encore posé la question de la rentrée littéraire qui approche, ayant même complètement zappé celle de janvier. 

Et là, je me dis que ce n'est plus possible, que la blogosphère me manque, que j'ai besoin de me replonger dans mes livres, dans vos lectures, dans ma bibliothèque. Au lieu de défaire des cartons de bouquins, peut-être est-il temps d'en lire?
 
Je me déclare donc officiellement de retour mais adepte de (très) Slow Blogging. Je passe quand je peux et j'espère que certains d'entre vous seront encore là. A très vite, demain j'espère!




vendredi 17 février 2017

Plus jamais esclaves! d'Aline Helg

Vainqueur du Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016 - catégorie essai

En novembre dernier, je vous parlais de ma participation au Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016 et de la victoire de Plus jamais esclaves! d'Aline Helg. Je trouve enfin un moment de vous parler plus en détails de ce roman, alors qu'entre-temps, nous avons malheureusement appris la mort de l'Hebdo, un coup dur pour la presse romande. Cette deuxième et dernière sélection du Prix des lecteurs de l'Hebdo a ainsi une saveur un peu particulière, mais ô combien méritée selon moi pour le livre d'Aline Helg. Plus jamais esclaves! était en effet clairement mon favori dans cette sélection de 10 essais.

Aline Helg, professeur à l'Université de Genève (après plusieurs années passées aux États-Unis, à l'Université du Texas) a fourni un travail historiographique colossal pour nous livrer au final une étude très complète des stratégies d'émancipation des esclaves, au cours de cinq siècles et à travers tout le continent américain. Son travail permet de revenir sur une vision un peu biaisée de l'esclavage, aboli gracieusement par quelques anglais plus éclairés et un noble président américain pour le bénéfice d'une population noire complètement passive. Au contraire, Aline Helg nous montre que dès le début de l'esclavage en 1492 et cela jusqu'à ces derniers jours en 1838, des esclaves se sont révoltés contre leur sort et ont trouvé des stratégies pour s'émanciper, formant, petit à petit, des communautés de "libres de couleur". L'auteur nous livre ainsi une histoire de l'esclavage "par le bas".

J'ai trouvé cet essai passionnant. L'abolition de l'esclavage est un sujet bien sûr largement traité mais les émancipations individuelles obtenues au fil des siècles et par différentes stratégies m'étaient beaucoup moins familières. J'admire également l'exhaustivité de l'étude d'Aline Helg, qui loin de chercher la facilité en se concentrant uniquement sur un pays ou une époque, réussit ici à nous donner un aperçu large en se basant sur des publications et documents en 4 langues. Un travail bibliographique qui parait titanesque mais qui permet de comprendre les différences entre l'Amérique hispanophone et catolique et celle des colonies anglophones et protestantes.

Plus jamais esclaves! passe donc en revue le marronnage, à savoir la fuite des esclaves dans les régions encore inhabitées du continent, la manumission (l'achat de sa liberté), la révolte ou l'engagement militaire et parcourt en parallèle toute l'histoire de l'Amérique en montrant le rôle souvent ignoré de cette population silencieuse. Mise à part l'épisode de la révolte de Saint-Domingue qui verra la création de la République d'Haiti, l'auteur montre que les esclaves et leur désir d'émancipation jouent également un rôle dans les guerres d'indépendance américaines ou dans l'histoire post-révolutiaire de la France, épisodes où la contradiction entre l'idéal de liberté s'oppose de manière inéluctable au désir de maintenir une main d'oeuvre servile dans les Amériques.

A travers les siècles, Aline Helg montre que certains esclaves ont réussi à exploiter les faiblesses passagères des régimes afin de s'émanciper, et cela malgré les énormes obstacles imposés par les différents gouvernements. Les quelques révoltes, parfois seulement soupçonnées, se terminaient en bain de sang et exécutions "exemplaires", la manumission promise à un esclave était souvent repoussée voire révoquée, les communautés marronnes rapidement anéanties et l'engagement militaire rarement récompensé malgré les promesses des belligérants à court de chair à canon (l'épisode de la "loterie de la liberté" en Argentine m'a particulièrement marquée).

On pourrait regretter l'accumulation de statistiques, qui rende ce récit précis mais peut-être un peu lourd parfois. Plus jamais esclaves! reste un travail de recherche académique mais son souffle et son sujet passionnant le rend toutefois tout à fait abordable.

Un travail de recherche extrêmement précis mais inspirant sur l'émancipation des esclaves à travers toute l'Amérique. L'ouvrage d'Aline Helg redonne un rôle, une place à plus de 12 millions d'africains importés dans les Amériques, soumis aux lois des esclavagistes mais également acteurs de l'histoire. Plus jamais esclaves! se lit ainsi au final comme une formidable ode à la liberté. 

Longtemps, l’émancipation des esclaves fut considérée comme l’œuvre des abolitionnistes, libéraux et blancs. Dans cet ouvrage, qui fait pour la première fois le grand récit des insoumissions et des rébellions d’esclaves dans l’ensemble des Amériques et sur plus de trois siècles, Aline Helg déboulonne cette version de l’histoire. En s’appuyant sur une très riche historiographie fondée sur des sources états-uniennes, latino-américaines, antillaises, britanniques, françaises et néerlandaises, elle montre que, bien avant la naissance des mouvements abolitionnistes, une partie des millions d’esclaves arrachés à l’Afrique par la traite négrière et de leurs descendants était parvenue à se libérer, le plus souvent en exploitant les failles du système, à l’échelle locale ou globale. Cette étude pionnière par son ampleur dans le temps et l’espace met en lumière le rôle continu des esclaves eux-mêmes dans un long processus de lutte contre l’esclavage sur tout le continent américain et dans les Caraïbes, du début du XVIe siècle à l’ère des révolutions. Elle dévoile les stratégies qu’ils ont élaborées pour renverser subrepticement – et parfois violemment – un rapport de forces qui, dans son écrasant déséquilibre, ne leur laissait a priori rien espérer. Sans magnifier le rôle des esclaves ni occulter les limites de leurs actions, ce grand récit montre que l’esclavagisme déshumanisant n’est pas parvenu à empêcher que des hommes, des femmes et des enfants accèdent, par leurs propres moyens, à la liberté.

Après avoir enseigné à l’université du Texas à Austin, l’historienne Aline Helg est professeure à l’université de Genève. Elle a publié Liberty and Equality in Caribbean Colombia, 1770-1835 (2004) et Our Rightful Share. The Afro-Cuban Struggle for Equality, 1886-1912 (1995), tous deux lauréats de prix de l’American Historical Association.

HELG Aline, Plus jamais esclave!, éditions la découverte, mars 2016, 422p.

mercredi 18 janvier 2017

Voici venu le temps des bonnes résolutions

Chers tous, 

Une fois encore, je dois commencer un billet en m'excusant pour mon lent silence. Cela devient presque une tradition et c'est loin de me plaire. Mais il y a malheureusement un temps pour tout et en ce moment, je n'arrive tout simplement plus à trouver le temps de bloguer, la faute à une montagne de travail au job, à la rénovation de notre appartement et à un mini-Z qui fait des siestes de plus en plus courtes. Bref, je passe mes soirées à choisir des sanitaires et des carrelages et mes journées à bosser et à courir après un petit monstre de 14 mois qui grimpe sur tout ce qui a l'air dangereux et peu stable. 

Tout ça pour dire que 2016 a probablement été ma pire année bloguesque. J'ai l'impression d'avoir décroché de vos blogs et nos échanges me manquent. J'ai toutefois continué à lire et j'ai même fait de très belles découvertes cette année, avec un Top Trois coups de coeur constitué de:

1. Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Celeste Ng: Mon coup de coeur fiction de l'année. Un roman dont la thématique m'attirait au départ peu mais que j'ai trouvé au final très fort et d'une très belle subtilité. 

2. Edmond d'Alexis Michalik: Ma révélation théâtre de ces dernières années et une nouvelle pièce que j'ai adoré découvrir par écrit. Je trépigne maintenant de la voir jouée. 

3. In Utero de Julien Blanc-Gras: Mon coup de coeur non-fiction. Parce que 2016 a marqué les premiers mois de mon fils et que dans le flot de conseils rébarbatifs et moralisateurs, l'humour de l'auteur m'a fait du bien.

J'ai encore une pile déprimante de billets en retard, au point que j'hésite à faire table rase... Sauf qu'il y a de belles découvertes dans le lot. We will see...

Niveau résolutions 2016, le bilan est forcément peu brillant, voir catastrophique vu que je n'ai atteint aucun de mes objectifs. Argh! Mais comme j'ai la positive attitude (et un petit côté politicien, oui, mon bilan est pourri, mais je vous re-promets la même chose), je réinscris le tout pour 2017. Bonjour l'originalité! A savoir: 

1) Lire Fallen Lands de Patrick Flanery, auteur que j'avais découvert avec Absolution et Georgiana d'Amanda Foreman, pendant aristocratique de Mary "Perdita" Robinson, dont j'ai découvert la vie l'année dernière; 

2) Découvrir Houellebecq (encore jamais lu), probablement avec ses premiers romans ou avec Soumission, histoire de me faire enfin ma propre opinion; 

3) Lire des romans d'espionnage, et du nature writing; 

4) NEW: Lire le deuxième tome de la série d'Elena Ferrante en italien (là je positive à donf ^_^), Storia del nuovo cognome; 

5) Reprendre à un rythme très très lent (allez, un par année) la série des Rougon Macquart depuis le début; 

6) Lire Le monde connu d'Edward P. Jones et 1984 de George Orwell et Lady L de Romain Gary, que j'avais inscrits à mes challenges (très très très) passés; 

7) Lire Les Apparences de Gillian Flynn et Serena de Ron Rash, le troisième tome de Hunger Games et Far from the Maddening Crowd de Thomas Hardy avant de voir les films. 

8) Combler mes énormes lacunes en classiques anglais; 

9) NEW: Tenter les séries à commencer par finir la série des Divergent (je suis actuellement plongée dans le tome 2) et pourquoi pas tenter Outlander (même si j'ai des gros gros doutes d'accrocher); 

10) Lire Le week-end de Bernhard Schlink que je dois rendre à ma soeur depuis des lustres.   

Mais avant tout, je vais essayer de reprendre un rythme plus régulier sur ce blog. Il faudra probablement attendre mai et la fin de nos rénovations et de notre déménagement, mais j'espère réellement être plus présente l'année prochaine. 

Et vous, de bonnes résolutions pour cette année?

jeudi 22 décembre 2016

Petit hommage à Mix & Remix

Le dessinateur Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, nous a quitté cette semaine. En une case et quelques traits, ses dessins analysaient l'actualité avec un mordant et une drôlerie rares. Ils feront à jamais partie de la mémoire romande. Bon vent!




Tous les dessins sont signés Mix&Remix ©

jeudi 1 décembre 2016

L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante

Dans une banlieue pauvre de Naples, en ce début des années 50, la vie est rude et les rancoeurs du passé encore vives. C'est dans ce décor que grandissent deux jeunes filles, qui malgré une rivalité féroce, vont peu à peu devenir amies pour la vie. 

L'amie prodigieuse est le premier tome de la série d'Elena Ferrante qui retrace l'amitié d'Elena et Lila. Ce premier tome suit l'enfance et l'adolescence des deux jeunes filles, de leurs premières querelles autour de jeux de poupées, aux défis stupides de l'enfance, jusqu'aux premiers amours d'adolescents. 

Lila et Elena sont deux personnages incroyablement attachants. Lila est forte, fougueuse, brillante et inventive. Elena est appliquée, intelligente, sérieuse et fidèle. Ensemble, elles partagent une amitié particulière: inaltérable et pourtant stimulante, résultant d'une compétition permanente, qui les pousse à se surpasser constamment. 

Après un départ un peu lent, j'ai ensuite dévoré ce premier tome. Malgré le décalage de lieu, de contexte et d'époque et le ton introspectif du roman, les aventures de Lila et d'Elena ont très bien résonné en moi. Une dimension universelle donc mais Ferrante réussit également une brillante évocation du Naples des années 50, sans toutefois en rajouter. Pas de sensationnalisme et de règlements de comptes mafieux auxquels je m'attendais, juste la vie d'un quartier, avec ses querelles, ses laissers-pour-comptes, ses succès et ses drames quotidiens. 

Dans un style classique et sans fioritures, l'auteur offre également une réflexion passionnante mais jamais imposante sur le déterminisme social et les inégalités liées à l'accès à l'éducation supérieure, qui malheureusement restent un problème aujourd'hui, en Italie et ailleurs. 

Grande saga italienne, L'amie prodigieuse se veut une ode à l'amitié. C'est un roman "féminin", oui, mais Lila et Elena, ainsi que tous leurs voisins, forment une galerie de personnages si vivants et attachants que je me réjouis déjà de les retrouver dans les prochains tomes de la série. Simple mais au combien efficace! 

"Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C'était la vie, un point c'est tout: et nous grandissions avec l'obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile." 

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu'elles soient douées pour les études, ce n'est pas la voie qui leur est promise.  Lila abandonne l'école pour travailler dans l'échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s'éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition. 

Voyage dans l'Italie du boom économique, L'amie prodigieuse et Le nouveau nom sont les premiers tomes de la saga des deux héroïnes inoubliables d'Elena Ferrante. 

Lecture faite pour le Blogoclub de décembre sur le thème de l'amitié. Retrouvez tous les avis ici

Deux interrogations personnelles suite à cette lecture:
1. Si les scoops de cet automne sur l'identité de l'auteur m'importent peu, je me suis toutefois demandée à quelle point ce récit était autobiographique. 
2. Vais-je tenter la version vo pour les prochains tomes ou est-ce rempli de dialecte napolitain? Si la traduction n'est pas mauvaise, j'ai l'impression de quand même passer à côté de quelque chose au niveau du style et des nuances... Quelqu'un l'a-t-il lu en italien?

FERRANTE Elena, L'amie prodigieuse, ed. Gallimard, coll. Folio, janvier 2016, 448p., traduit de l'italien par Elsa Damien
FERRANTE Elena, L'amica geniale, ed. e/o, 2011

mardi 29 novembre 2016

Edmond d'Alexis Michalik

Rentrée littéraire 2016

Pour ceux qui aiment: Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand

Après la débâcle de sa dernière pièce, Edmond Rostand ère désespérément à la recherche de l'inspiration. Mais personne ne semble vouloir de ses grandes tragédies en vers, considérées comme démodées en cette fin du 19ème siècle. Poète raté et père de famille, il doit trouver une solution et vite. Au bord du gouffre, il décide de tout tenter et propose au grand Constant Coquelin un rôle magistral et héroïque dans sa nouvelle pièce dont il n'a pourtant jusqu'ici que le titre: Cyrano de Bergerac. 

Réunissez dans un même ouvrage mon coup de coeur théâtral de ces dernières années, Alexis Michalik, et mon auteur de pièce favori, Edmond Rostand, et vous obtiendrez ce gros coup de coeur de la rentrée. 

Alexis Michalik, dont j'avais absolument adoré les pièces Le cercle des illusionnistes et Le Porteur d'histoire, nous offre ici une plongée imaginaire dans la création de la pièce Cyrano de Bergerac. Au fil de ses rencontres, Edmond va mettre bout à bout les différentes scènes phares de sa pièce. Un patron de café à la répartie cinglante et c'est la tirade des nez qui nous apparait. Un ami coureur de jupons et une jolie et romantique costumière et c'est la scène du balcon qui prend vie. Une vraie jubilation pour les amoureux du texte original. 

Fidèle au style de Michalik, la pièce est menée tambours battants. C'est vif; c'est fin; c'est drôle... et tout simplement brillant! 

L'attente jusqu'à l'arrivée de la pièce en Suisse va être interminable. Si vous avez la chance d'habiter Paris et que vous cherchez une idée cadeau, n'hésitez plus une seconde. La pièce est jouée au Théâtre du Palais Royal

Après l'échec de la Princesse lointaine, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur Coquelin de jouer dans sa prochaine pièce. Une comédie héroïque, en vers, dont il n'a pas écrit une ligne. Pour l'instant, il n'a que le titre: Cyrano de Bergerac.

Alexis Michalik est l'un des dramaturges les plus talentueux de sa génération. Après le succès du Porteur d'histoire et du Cercle des illusionnistes, couronnés par deux Molières, il s'attaque, avec un humour et une imagination jubilatoires, à ce monument du théâtre français, et nous plonge au coeur de la création du chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand. 

 

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce livre. Et réjouissez-vous, il semble que le premier roman de l'auteur, Loin, soit en préparation. Et grâce à Michalik, j'ai une furieuse envie de relire tout Edmond Rostand. 

MICHALIK Alexis, Edmond, ed. Albin Michel, septembre 2016, 318p.